Enfant Queer

L'enfant Queer

Voilà des mois que chaque jour, j'ai comme l'impression qu'on me crache à la gueule, qu'on vomit sur moi chaque fois que je regarde les infos. Si j'étais en pleine soirée et que ce vomi venait de quelqu'un d'un peu trop bourré, quelqu'un qui n'aurait pas su s'arrêter à temps, juste avant que l'alcool ne le transforme en ectoplasme nocturne, je comprendrais même si ça ne me ferait pas plaisir... mais là, le vomi vient de personnes qui n'ont pas su arrêter de vomir leurs haines, leurs frustrations, leurs dégoûts, leurs peurs... parce qu'ils ont peur et rien d'autre. Ils font dans leur froc, ils se chient dessus, une belle chiasse dégoulinante qu'ils tentent de contenir en manifestant contre des gens comme moi qui ne leur ont rien fait, qui vivent leur vie tant bien que mal en essayant d'être égaux en droits dans la patrie des droits de l'Homme, en essayant d'être au mieux ce qu'ils sont sans avoir honte, sans avoir peur, sans se sentir frustrés, sans problèmes gastriques chroniques !

Petit, j'étais un enfant Queer, pour reprendre l'expression de Beatriz PRECIADO. J'aimais les trucs de filles, j'aimais me travestir car après tout, pourquoi les filles, mes sœurs, avaient ce que je pensais être un privilège : des vêtements chatoyants, des colliers de perles et de breloques brillantes. Je ne demandais rien d'autre, seulement qu'on me laisse tranquille, aimer ce que j'avais envie d'aimer : mettre une jupe jaune en dentelle et tourner, tourner, tourner sur moi même jusqu'à l'étourdissement, tourner sur moi même et retrouver mon monde imaginaire où rien n'avait d'importance, tourner sur moi même jusqu'à perdre connaissance, tourner sur moi même comme un enfant qui se fout de tout à part de l'instant, tourner sur moi même et me soûler de musique, tourner sur moi même pour oublier que ça ne se fait pas. Je me souviens encore de bribes de conversation entre mes parents inquiets de me voir jouer à la fille « c'est rien, ça va lui passer », disait une de mes tantes. Elle avait raison, j'ai fini par bien intégrer ce qui se faisait ou ne se faisait pas selon mon genre. J'ai arrêté de me travestir mais j'ai continué à jouer aux jeux de fille : la corde à sauter, la marelle, la poupée... Je jouais aussi à des jeux de garçon, ça devait les rassurer, les gens, de me voir éclater des petits soldats de plastique comme un garçon qui apprend la guerre, comme mon frère.

Puis j'ai grandi et j'ai bien intégré les normes en vigueur, les us et coutumes appartenant à mon genre. Mais quelque chose transpirait, quelque chose que je ne savais pas nommer, quelque chose que les autres repéraient et les insultes pleuvaient comme il sait pleuvoir sur les imbéciles sans parapluie. J'étais un imbécile sans parapluie. Je ne comprenais pas, je ne comprenais rien. Puis j'ai compris que j'étais différent, que je n'étais pas comme eux alors j'ai voulu mourir. J'ai voulu mourir tant de fois, en sautant du pont abandonné de mon village, en me plantant un couteau de cuisine dans le ventre, en me coupant les veines, en me faisant surprendre par une vipère qui dormait au soleil sur les cailloux chauds en plein été, en me jetant sous les camions qui livraient les jouets que mes parents fabriquaient à la chaîne dans l'usine qui faisait vivre le village, en me perdant dans la forêt si loin que personne ne me retrouverait avant que je ne sois plus qu'une charogne dévorée par les animaux sauvages. Je me suis tellement imaginé de morts différentes plus ou moins subtiles mais je ne suis jamais arrivé à mettre en acte mes pensées, je me trouvais faible. La vie ne voulait pas de ma mort, la vie me tirait, me tenait du bout des doigts suspendu au bord du gouffre. Du bout de ses doigts dorés elle me retenait à chaque fois au dernier moment. Je la haïssais. Je grandissais. J'ai fini par me dire que je ne pouvais rien contre elle, alors je l'ai embrassée et je me suis construit mon propre parapluie. J'ai joué un rôle pour éviter d'être mouillé, j'ai même tenu des propos homophobes une fois car je ne savais pas ce que j'étais et que je voulais qu'on me laisse tranquille, je voulais être comme eux par dépit, comme ceux qui me détestaient, ceux que je détestais, les normaux ! J'ai bien intégré les schémas en vigueur, comme un bon petit soldat du genre, parce qu'il fallait bien faire quelque chose... je ne savais pas que d'autres possibilités existaient, parce que j'entendais que c'était mal, parce que je ne voulais plus me sentir concerné par ces horreurs. C'était ma solution, mais pour la supporter je m'enfumais la tête et j'oubliais, je m'oubliais, je disparaissais en fumée.

Mais ça n'a pas duré, la vie n'en voulait pas de cette solution à la con. Alors j'ai tout éclaté, pour tout recommencer. Je me suis libéré de ces chaînes qui me liaient à une société qui ne me laissait pas de place. Il m'a fallu beaucoup de drogues mais j'ai fini par le retrouver, l'enfant Queer en moi. Il avait grandi lui aussi et il avait faim, tellement faim qu'il avait failli mourir mais la vie ne voulait pas le lâcher, elle s'était battue trop longtemps pour lui. Et l'enfant Queer avait faim de pacotilles et de breloques dorées, il avait envie de tourner sur lui même en riant les yeux au ciel, sans avoir à penser aux autres, ceux qui le punissaient en insultes d'être ce qu'il était, ceux qui ne voulaient pas qu'il vive. Il voulait continuer à tourner sur lui même jusqu'à n'en plus pouvoir, tourner sur lui même jusqu'à l'étourdissement. Il voulait tout simplement vivre. Grâce à lui, j'ai repris possession de mon corps et de mon histoire.

Il y a un an, je me suis fait tatouer un triangle noir sur le sternum, en hommage aux homosexuel(le)s déporté(e)s, sans savoir ce qui allait se passer. Il y a quelques semaines, je me suis rasé la tête comme les insoumis, comme les fous en attente d'électrochocs, comme ces femmes après la guerre qui servirent de bouc émissaire car c'est ce que je ressens quand je les entends, ces bons défenseurs des droits des enfants.

Aujourd'hui, tous ces défenseurs de l'enfance, qui manifestent corps et âmes contre l'égalité, pensent l'enfant comme une pauvre chose dénuée de toute possibilité d'être ce qu'il est : l'enfant n'a droit à rien d'autre que d'être ce que ses parents (bien-pensants et garants d'une norme de reproduction sexuelle et sociale) et la société ont décidé qu'il serait ! Quel bonheur assuré pour l'enfant qui deviendra adulte et ingérera tout au long de son développement les insanités et la merde des autres (parce qu'il s'agit bien de ça : la merde des autres, leur connerie, leur haine, leur limite) pour plus tard revomir toute cette merde dans le bureau d'un psychanalyste à 2 balles.. ou finir les veines ouvertes et le cœur vide dans un coin sombre sans que personne ne comprenne pourquoi il a fait ça (c'était un enfant tellement gentil)... Qu'ils continuent, tous ces gens, à tuer les enfants avant même qu'ils grandissent et qu'ils en fassent des armées d'impuissants à vivre ! Qu'ils continuent à les endoctriner et à s'en servir comme paravent dans des manifestations plus haineuses les unes que les autres.

Aujourd'hui j'en ai marre qu'on me crache dessus impunément tout en disant qu'on m'aime, qu'on me respecte, mais qu'on ne veut surtout pas que j'ai les mêmes droits. J'en ai rien à foutre de leur putain de mariage ou de la reproduction de l'espèce humaine. J'en ai rien à foutre de leurs gueules de cons qui ont peur d'être contaminés par la maladie qui me ronge : mon homosexualité. Car oui je suis malade mais je ne suis pas malade à cause de ma sexualité, elle se porte bien et certainement mieux que la leur, je suis malade car je suis obligé de me battre pour avoir l'égalité totale de mes droits, pour ne plus être considéré comme un sous citoyen, quelqu'un qu'on ne considère que quand on en parle comme un produit capable de booster les ventes.

Aujourd'hui le seul point positif de tous ces événements est que nous avons l'occasion de nous unir et leur dire qu'ils aillent se faire foutre bien profond avec leur hétéro-normalité à la con et qu'ils y trouvent tout le plaisir qu'on peut prendre quand on se fait foutre, qu'ils en gémissent, qu'ils en jouissent, qu'ils en redemandent encore à genoux, qu'ils supplient pour qu'on recommence, qu'ils découvrent une fois dans leur vie le plaisir anal. Mais entendons nous bien, ce n'est pas une humiliation que je leur propose mais une bénédiction, la nôtre. Aujourd'hui, je suis content de ne pas faire partie de cette norme dégueulasse et je leur souhaite une belle chiasse, toute leur vie. Aujourd'hui j'ai choisi ma vie, la vie. Nous choisissons la vie belle et éclatante de paillettes et du haut des talons de nos différences nous pouvons les dédaigner.

L'enfant Queer n'est pas mort, l'enfant Queer est vivant et fier !

Herr.Ektor